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Le bleu et le noir,
une collaboration outre-Atlantique
par Carolyne Weldon
Un
professeur de traduction vivant à Montréal et une écrivaine et philanthrope
canadienne expatriée en Turquie travaillent présentement à un épique
projet devant déboucher sur la publication en français d'un recueil
d'essais rédigés entre les années 1940 et 1960 par l'auteur et traducteur
turc Sabahattin Eyüboglu. Cette anthologie, intitulée Mavi ve Kara
(Le bleu et le noir), avait connu, dès sa première édition en 1961,
un grand succès en Turquie et demeurait à ce jour inaccessible aux
lecteurs de la francophonie.
Cette publication
est l'idée originale d'Huguette Bouffard. Cette dernière, que les
lecteurs assidus de Bizim Anadolu reconnaîtront comme l'auteure
du livre Du clocher au minaret, autobiographie dans laquelle elle
raconte son expérience de jeune mariée dans la Turquie des années
1960, a choisi et traduit du turc une trentaine d'essais tirés du
recueil Mavi ve Kara, ciblant les textes les plus susceptibles d'intéresser
un lectorat francophone. Mme Bouffard voulait par là entreprendre
de diffuser les idées très modernes et humanistes de l'auteur et
ainsi faire connaître une autre facette de la Turquie qui, à l'étranger,
souffre parfois du problème d'image que l'on sait.
Comme
c'est souvent le cas, c'est l'amour qui a emmené Mme Bouffard loin
de sa contrée natale. Originaire de Malartic, en Abitibi, au Québec,
Huguette Bouffard entretenait dans sa jeunesse une correspondance
avec un jeune homme turc du nom de Mehmet Eyüboglu. Ils se rencontrent
un jour en personne et c'est le coup de foudre. Ils se marient,
vivent un moment aux États-Unis et plient enfin bagage pour s'installer
à Istanbul. En Turquie, la jeune mariée découvre langue, histoire
et culture et est accueillie au sein d'une grande et illustre famille
d'artistes, les Eyüboglu, dont les membres sont tour à tour écrivains,
poètes, peintres ou traducteurs. C'est ainsi qu'elle sera mise en
contact avec la pensée et les œuvres de Sabahattin, qui était l'oncle
de son mari.
Bien que Sabahattin
Eyüboglu (1908-1973) ait été un écrivain et un essayiste fort populaire,
on se souvient surtout de lui en tant que traducteur. C'est grâce
à son travail, entre autres, que la nation turque a pu découvrir,
au cours du vingtième siècle, le génie de Shakespeare, de Platon
ou d'Omar Khayyam. Eyüboglu, qui avait fait des études aux universités
de Paris, de Dijon et de Lyon, a ramené à la vie, au profit du lectorat
turcophone, de larges pans de la littérature française. Ainsi, c'est
par le biais de ses traductions que de nombreux écrivains français,
de Rabelais à Camus en passant par Montaigne et Lafontaine, ont
pu être lus et appréciés en Turquie. Eyüboglu était animé - tout
comme ses amis Azra Erhat, qui a traduit Homère, et Cevat Sakir
Kabaagaçli, mieux connu sous le nom du pêcheur d'Halicarnasse -
du désir d'éveiller les consciences et d'initier le progrès au sein
de la jeune république. Selon ces derniers, cette évolution ne pouvait
passer que par la mue des anciens carcans religieux et politiques,
un renouveau humaniste et une ouverture sur l'Occident et l'espace
discursif méditerranéen.
Le
recueil d'essais Mavi ve Kara aborde avec sincérité et aplomb plusieurs
de ces thèmes. Eyüboglu y discute de démocratie, d'art, d'amitié,
de mysticisme et propose certaines réflexions sur la langue turque,
alors en transition, ainsi que sur le peuple, sa culture et ses
traditions. En filigrane, ces essais dénoncent les effets pervers
du fanatisme religieux, du conservatisme et de l'intolérance. L'auteur,
un kémaliste pur et dur, s'en prend sans détour aux "enturbannés"
qu'il accuse de faire régresser le peuple. Il se prononce en faveur
de l'essor de la démocratie et d'une plus large participation politique
et s'insurge contre la corruption et l'hypocrisie des gouvernements
et des dirigeants religieux. Au vu des plus récents développements
sur la scène politique turque, il apparaît qu'un demi-siècle plus
tard, ces réflexions n'ont rien perdu de leur actualité ni de leur
pertinence.
Véritable baptême
du feu, la traduction des essais d'Eyüboglu n'a pas été qu'un long
fleuve tranquille pour Huguette Bouffard, qui en était à sa première
expérience de traductrice. Elle avoue elle-même ne pas avoir commencé
par l'œuvre la plus facile. En plus d'être ponctués de proverbes
colorés, de dictons et d'expressions populaires, certains des essais
de Mavi ve Kara comprennent des passages en turc ancien (turc ottoman),
très différent du turc moderne et d'autant plus difficile à traduire.
Pour la révision
de la version française, la traductrice en herbe a fait appel à
l'expertise de Benoit Léger, un professeur agrégé de traduction
qui enseigne au département d'Études françaises de l'Université
Concordia à Montréal. M. Léger, qui collabore au projet de ce côté-ci
de l'Atlantique, s'est retrouvé mêlé à cette aventure un peu par
hasard. Le professeur, qui a publié une traduction d'un roman de
l'auteure canadienne-anglaise Carol Shields, a rencontré Huguette
Bouffard à l'automne 2006 par l'entremise de sa nièce, Paula Bouffard,
également de l'Université Concordia. M. Léger avait découvert la
Turquie à l'été 2005 par le biais d'un circuit de deux semaines
organisé par Pacha Tours. Comme l'écrasante majorité des gens qui
y mettent les pieds, il avait été séduit par le pays et s'était
promis d'y retourner un jour.
Plutôt
qu'un voyage physique, c'est un voyage littéraire et intellectuel
qu'Huguette Bouffard lui a proposé lorsqu'ils ont finalement fait
connaissance. La traduction achevée, elle cherchait activement une
bonne âme pour réviser son travail et s'assurer de rendre une version
française impeccable et attrayante. Ne disposant que de la connaissance
la plus sommaire de la langue turque, et étant donc bien conscient
de s'engager dans une entreprise peu conventionnelle et certainement
ardue, M. Léger, faisant fi de toute logique, a accepté le pari.
Il faut dire que dans le domaine de la traduction, l'idée même qu'un
traducteur puisse traduire, voire réviser une traduction provenant
d'une langue que ce dernier ne maîtrise pas, choque les mœurs et
relève du non-sens. M. Léger croit que bon nombre de traducteurs
de par le monde entreprennent de tels projets, mais que ces derniers
travaillent sans doute dans l'ombre et le secret à cause du tabou
entourant cette pratique.
Plutôt que
de se laisser arrêter par des considérations de puristes, M. Léger
a décidé de plonger tête première dans l'univers de Sabahattin Eyüboglu.
À l'instar de la traduction, la révision a présenté son lot de défis.
Depuis des mois maintenant, des courriels fusent quotidiennement
entre les deux collaborateurs. A-t-on bien rendu le sens ici ? Que
signifie ce proverbe-là? Pour M. Léger, le pari était non seulement
de rendre un texte français riche et précis, mais également de rester
le plus près possible du turc, tout en cherchant à rendre l'enthousiasme,
la verve d'Eyüboglu, ainsi que la vigueur de son souffle. L'idée
de suggérer une inflexion plus locale, en traduisant notamment certaines
expressions turques de manière littérale au lieu de leur trouver
un équivalent en langue française, a également prédominé. C'est
ainsi que l'on découvre des dictons très imagés tels "celui
qui en se noyant s'accroche à un serpent", utilisée pour décrire
une situation désespérée. Malgré le peu de documentation en français
disponible pour approfondir certains thèmes, la révision avance
bon train et le réviseur est enthousiaste. Si tout se déroule comme
prévu, l'ouvrage sera fin prêt pour la Foire du livre de Francfort
qui célébrera, à l'automne 2008, la culture et la littérature de
cette Turquie que l'on aime tant.
Mai 2007
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