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Le NPD courtise les communautés culturelles


M. Thomas Mulcair.

CAROLYNE WELDON

MONTREAL - À moins d'un revirement spectaculaire, de grands changements surviendront bientôt dans les règles qui encadrent l'immigration des étrangers au Canada. Dans son dernier budget, déposé le 26 février dernier, le gouvernement minoritaire conservateur de Stephen Harper a en effet prévu d'importantes modifications à l'actuelle Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés.

Selon le projet de loi, de larges pouvoirs discrétionnaires seront confiés au ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration. Ce dernier sera alors en mesure d'imposer des quotas pour certaines catégories d'immigrants, de s'abstenir de traiter toute demande d'immigration jugée non désirable, et de prioriser l'examen des dossiers de certaines catégories de demandeurs en fonction de facteurs conjoncturels.

Jusqu'ici, toutes les demandes d'immigration étaient traitées dans l'ordre où elles étaient reçues. De plus, la loi stipulait qu'un demandeur étranger dont le dossier remplissait tous les critères d'admissibilité devait être reçu comme immigrant au Canada. La nouvelle loi prévoit que le ministère sera libre de choisir, selon ses impératifs propres, quelles demandes étudier ou au contraire, rejeter, peu importe la teneur des dossiers individuels. De plus, la nouvelle loi restreindra l'admissibilité à l'immigration basée sur le regroupement familial. Il sera notamment dorénavant impossible pour un mineur réfugié au Canada de présenter une demande pour que ses parents l'y rejoignent.

Les conservateurs ont pour leur part affirmé que ces changements s'imposaient en raison du nombre élevé de demandes accumulées au bureau du Ministère. Plus de 900 000 demandes seraient actuellement en attente de traitement, un arriéré dont les conservateurs se lavent les mains, rejetant l'entièreté du blâme sur l'incurie des libéraux les ayant précédés. Le clan Harper présente ces modifications comme une mesure nécessaire visant à accroître l'efficacité du ministère et à répondre de manière plus ciblée aux besoins en main-d'oeuvre spécialisée des industries canadiennes.

Selon le Nouveau Parti démocratique (NPD), qui figure parmi les partis d'opposition à Ottawa, aux côtés du parti libéral et du Bloc québécois, ce projet de loi constitue la preuve patente que le gouvernement Harper considère les immigrants comme des citoyens de seconde zone. Le NPD se dit en outre outré de la manière dont ce projet de loi a été présenté. En effet, reprenant une stratégie en vogue à Washington, les conservateurs ont choisi d'instaurer ces modifications en les glissant en douce dans le budget. Il estime inadmissible que ces changements n'aient pas fait l'objet d'un projet de loi indépendant, ce qui aurait permis de les examiner en comité parlementaire et d'en débattre au Parlement.

En enchâssant les changements à l'intérieur du budget, qui est pour sa part considéré comme un vote de confiance, le gouvernement conservateur a placé l'opposition officielle dans la situation inconfortable d'avoir à soit voter en faveur du projet du budget, qui comprend les modifications apportées à la Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés, soit à voter contre, et ainsi porter la responsabilité du déclenchement des élections fédérales. Étant donné l'apparente crise de leadership qui secoue le Parti libéral du Canada de Stéphane Dion, ainsi que ses habitudes de vote des derniers mois, les défenseurs des droits des immigrants et des réfugiés, et les personnes qu'ils représentent, ne devraient sans doute pas retenir leur souffle trop longtemps.

Ce n'est pourtant pas le message que deux députés vedettes du NPD, Thomas Mulcair député d'Outremont, à Montréal et Olivia Chow, critique officielle du NPD en matière de citoyenneté et d'immigration et député de la circonscription de Trinty-Spadina, à Toronto, étaient venus transmettre à une assemblée de représentants des communautés culturelles de Montréal le jeudi 10 avril dernier. Selon ces deux députés, la partie est au contraire loin d'être jouée et c'est maintenant au tour des communautés de s'organiser et de se faire entendre.

Olivia Chow, elle-même immigrante d'origine chinoise, s'est dite à la fois interpellée et outrée par le projet de loi. C'est elle qui a déniché, à l'intérieur de l'imposant budget conservateur, les quelques paragraphes visant la modification de la loi sur l'immigration. Selon elle, le fait que le budget ait été déposé en toute fin d'après-midi, le vendredi précédent le weekend de Pâques, est un bon indicateur de la sournoiserie des conservateurs.

Après avoir tiré la sonnette d'alarme au Parlement, Mme Chow a entrepris une tournée nationale afin d'aller à la rencontre des communautés culturelles et des groupes qui les soutiennent afin de mobiliser une vaste opposition au projet de loi conservateur.

Le volet montréalais de cette tournée, qui s'est déroulée dans un local du sous-sol du Complexe William-Hingston, situé au cœur du très multiculturel quartier Parc-Extension, avait des airs de réunion de l'ONU. Des journalistes des médias des communautés culturelles, des leaders d'associations, des intervenants sociaux et divers sympathisants, originaires des quatre coins du globe, ont formé un grand cercle autour de la pièce.

Mme Chow était pour l'occasion accompagnée de Thomas Mulcair (dont l'épouse est, semble-t-il, d'origine turque). M. Mulcair a tenu à rappeler aux personnes présentes que le NPD était le seul parti à véritablement se soucier de leur bien, et que les conservateurs et les libéraux les avaient manifestement laissés tomber. À maintes reprises, il a accusé le parti de Stephen Harper de promouvoir de dangereuses politiques d'extrême droite et celui de Stéphane Dion d'invariablement s'asseoir sur ses mains et éviter la confrontation.

Entre deux bouchées de maamouls à l'eau de rose ou de baklava, ou encore de trous de beigne de chez Tim Horton, très populaires et décidément plus canadiens, les différents intervenants ont tour à tour pris parole, dressant la liste des doléances migratoires de leurs communautés respectives. La plupart d'entre eux ont insisté sur le fait qu'il était déjà ardu d'accomplir quoi que ce soit à l'intérieur du système actuellement en place. Sans exception, tous ont affirmé voir ces nouvelles mesures d'un très mauvais œil.

Parmi les témoignages, on aura retenu ceux des groupes de soutien aux travailleurs étrangers temporaires originaires des Philippines, qui se sont dits inquiets de la direction que semblait vouloir prendre le gouvernement conservateur. Des représentants ont affirmé craindre que les mesures proposées aient pour effet d'augmenter le nombre d'immigrants reçus en tant que travailleurs temporaires - un programme dont ils souhaitent l'abolition - en réduisant d'autant le nombre d'étrangers susceptibles de recevoir le statut de résident permanent ou de citoyen canadien. Selon ces derniers, l'actuel gouvernement n'est intéressé que par ses besoins en main-d'œuvre bon marché, et se montre très frileux dès qu'il est question d'accorder des droits et des conditions de vie décentes aux personnes qui immigrent sur son territoire.

Mme Samira Laoun de NPD

Vers la fin du tour de table, après qu'une grappe d'hommes originaires du Pakistan ait pris parole et exprimé leur crainte que certains groupes, les musulmans en particulier, soient directement visés par les changements introduits, un vieil homme s'est levé et a interpellé Thomas Mulcair dans sa langue natale. Selon ce qu'en a rapporté l'un de ses compatriotes, visiblement mal à l'aise, qui a traduit ses propos en anglais, ce dernier souhaitait comprendre ce qui était en train de se passer dans la salle. M. le député était-il là seulement pour les écouter, ou allait-il réellement les aider? Il tenait à la main une grande enveloppe rebondie, contenant sans doute des liasses de paperasse d'immigration. Il allait y plonger la main et poursuivre lorsque les personnes assises près de lui lui ont intimé de se rasseoir et de se taire.

Alors que M. Mulcair, attendu au souper d'anniversaire de son fils, qui célébrait ses trente ans ce soir-là, s'éclipsait en s'excusant, Olivia Chow tentait tant bien que mal de faire se rasseoir la congrégation, que certains de ses aides avaient excitée en effectuant la distribution, quelques minutes plus tôt, de drapeaux canadiens grand format empaquetés dans des pochettes de plastique.

" Alors, demandait-elle, conciliante, quand est-ce que tout le monde pourrait se rendre à Ottawa pour une grande manifestation? Et qu'en dites-vous… n'est-ce pas que chacun présent dans cette salle pourrait facilement amener dix autres personnes avec lui? "

Photos par Carolyne Weldon

Avril 2008

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