Mai 68 en Turquie et après I

Pour certains «quarante - septards» comme Bozkurt Nuhoglu, il n'y a aucun lien entre le mouvement français et turc

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par Damla Önol

Pour certains acteurs ses années ne furent qu'une période de boycott et d'occupation pour exiger un système d'éducation adapté à la situation démographique de la nation, pour d'autres, les idéologies communistes, marxistes, léninistes et même castristes étaient des modèles qu'ils voulaient voir au sein de l'État. Les rues des métropoles et les espaces de repos devant les lycées et universités étaient les centres de regroupement des étudiants, et certaines décisions pouvaient être plus dangereuses que d'autres : «J'ai émis beaucoup d'effort pour l'organisation des manifestation et des boycottages durant le mouvement étudiant. Il y avait, de temps à autres, des luttes armées de pierres et de bâtons avec les droitistes. Un jour j'étais assis à l'office du FKF (Fédération du Club des Idées), j'étais seul jusqu'à ce qu'Erdal Gökyüzü est arrivé. Ce dernier faisait partie du Club des Idées de la faculté de Droit. Il sorti de sa poche un couteau de type «switchblade». Je lui ai demandé ce qu'il faisait avec ça. Il me répondu d'un ton convaincu que nous devions être castristes et que cette lutte aurait plus de résultat si elle était armée. Suite à ses études, Erdal Gökyüzü occupa le poste de chef de la Police. 4» Par cette citation nous pouvons voir trois éléments importants. La première est que le mouvement étudiant a pris une dimension dangereuse, par l'utilisation d'arme blanche, les militants ne se contentent plus de manifester ou de boycotter, le mouvement se répand dans la vie quotidienne de la société en générale. La deuxième remarque que nous pouvons faire, est la division de la société, les gauchistes d'une part et les droitistes ou religieux d'une autres. Ces derniers avaient tendance de qualifier ces mouvements d'anarchistes, puisque les raisons leur étaient méconnues. Finalement, dans un troisième temps, nous pouvons voir les influences des mouvements politiques, comme celui de la Révolution cubaine, l'ambition des «quarante-septards» était de marquer l'histoire de la Turquie par une révolution de la gauche, mais comme le pays fut membre de l'OTAN, allié des États-Unis et en voie de développement dans le modèle capitaliste, que ce rêve militant ne s'est jamais réalisé.

Même si le contexte politique est différent de celui en France, nous retrouvons des similarités concernant le mouvement étudiant de ces deux pays. Pour certains «quarante-septards» comme Bozkurt Nuhoglu, il n'y a aucun lien entre le mouvement français et turc, en effet, d'après lui, le mouvement étudiant est issu d'une «dépression sociale 5», car la situation en Turquie seraient d'après lui, plus déplorable et contestable qu'en France. Tandis que l'acteur contemporain Ugur Cilasun, propose une idée antagoniste que son camarade: «Dans les deux pays, nous retrouvions un système d'éducation traditionnel, et les mouvements ont été contre ce mode classique, précédés du sentiment de frustration a l'égard de l'injustice devant un droit qui devrait être universel. (...) Les événements en Europe ont été l'élément déclencheur du mouvement turc qui, par la suite, a pris sa voie pour un modèle de militantisme qui lui est propre.6» Le lien important que nous pouvons faire, mis à part les événements pour l'éducation, est le mouvement ouvrier qui s'est produit durant cette même période tant en Turquie qu'en France. Les ouvriers en Turquie proviennent des villages et des classes plus pauvres, leur accès à l'éducation secondaire jusqu'à supérieure est donc difficilement envisageable pour cette partie de la société. Les premières grèves ouvrières ont eu lieu durant les années cinquante, les syndicats se sont donc crées dès lors. En juin 68, les ouvriers ont contesté à cause de la non-reconnaissance des syndicats par le gouvernement. Les revendications ouvrières n'étaient pas prises en cause, leurs droits leur étaient méconnus, leurs conditions de vie étaient pour une majorité sous le seuil de la pauvreté, impliquant les maladies liées à l'hygiène et à la sous-alimentation. Plusieurs étudiants ont participé à l'éclairement des ouvriers en les informants des droits des travailleurs en Europe, il faut aussi remarquer que la plupart des grèves ont eu lieu dans les entreprises américaines comme Goodyear et Foster Wheeler entre autre. De 1968 à 1971, il y a eu une augmentation importante du nombre d'ouvriers et parallèlement, du nombre de syndicat : «En 1963 il y avait 2 millions 745 mille travailleurs, en 1971 ce nombre augmenta de 64 pourcent, les recensements en ont compté 4 millions 55 mille. Les syndicats, quant à eux, étaient de 10,8 pour-cent en 1968, et 29,6 pour-cent en 1971.7»

Quand nous posons la question, que représente Mai 68 pour la Turquie, à un quarante-septard, les réponses varient. Bozkurt Nuhoglu, actuellement avocat, et militant de l'Université d'Istanbul, répond: «Je pensais que c'était une marche vers une révolution (...). Mais aujourd'hui quand on me pose la question, je répond que c'était la révolte d'une partie de la société contre l'autorité, les États-Unis et l'impérialisme.8» Pour Kemal Bingöllü, autre militant de l'Université d'Istanbul, avocat dans cette même ville, déclare: «68 était, d'après moi, une contestation et une objection, et non une révolte. (...) 68 a prouvé à tout le monde que la société était capable de s'opposer à l'autorité, et au gouvernement.9» Que cette période soit une révolte ou qu'une opposition, plusieurs personnes ont perdu leur vie, pour la nouvelle génération qui les a suivit. Plusieurs écoles ont été construites, des garderies aux études supérieures. L'éducation est obligatoire pour toutes et tous, mais nous rencontrons encore un taux d'analphabètes plus élevé en campagne surtout pour les jeunes filles qui ne sont pas envoyées à l'école. Mai 68 était un exemple de ce qui peut arriver lors d'une mobilisation de masse, mais faut-il absolument des mouvements de ce genre pour que les autorités et gouvernements comprennent qu'il y a des inégalités et des problèmes majeurs à régler?

4 Nadire Mater, La rue est belle, que s'est-il passé en 68 (Sokak Güzeldir, 68'de ne oldu?), Témoignage de Ruhi Koç, Éditions Metis, Istanbul, 2009, p.55.
5 Ibid, Témoignage de Bozkurt Nuhoglu, p. 25.
6 Ibid, Témoignage d'Ugur Cilasun, p. 43.
7 Ibid, chapitre sur la Turquie en 1968, p. 297.
8 Ibid, Témoignage de Bozkurt Nuhoglu, p. 26.
9 Ibid, Témoignage de Kemal Bingöllü. p 36.


Juillet 2011

Mai 68 et après en Turquie - 1