La laïcité promue par Atatürk ne s'oppose pas aux croyances individuelles... IX

La laïcité promue par Atatürk ne s'oppose pas aux croyances individuelles

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par Damla Önol

Certes, certaines pratiques impliquent le rassemblement d'une communauté soufie, mais le processus d'intériorisation de cette croyance se fait entre autre par " le retrait solitaire23 " de l'individu. Dans ce sens, le soufi contemporain peut, comme c'est le cas dans plusieurs croyances, démontrer sa dévotion par une pratique libre et individuelle, sans nécessairement être membre d'une confrérie, puis assister et participer aux cérémonies du zikr et du sema suite à une adhésion particulière. La foi est une valeur acquise par l'individu par des processus de socialisation, mais sa persistance et son existence résulte de l'intérêt que la personne lui accorde. De ce fait, le soufi n'est soufi que parce qu'il s'identifie à la philosophie mevlevie. Son adhésion à une confrérie, un cloître ou la pratique cérémonielle à domicile des soufis contemporains, deviendrait donc un acte volontaire et individuel.

Depuis plus d'une vingtaine d'années, des artistes provenants des quatre coins de la Turquie exhibent la musique soufie mevlevie, qui prend de plus en plus d'ampleur dans le monde du spectacle. Ömer Faruk Tekbilek (vivant aux États-Unis) et Mercan Dede (vivant au Canada, à Montréal), sont d'ailleurs des grands noms connus par leurs musiques fortement inspirées et influencées par la philosophie et la mélodie soufie. Nous pouvons également retrouver plusieurs poètes et écrivains connus ou anonymes qui, depuis Mevlânâ et Yunus Emre (mort en 1321) connaissent une grande popularité auprès des lecteurs. En voici quelques-uns:

- Kaygusuz Abdal, poète turc du XVIe siècle :
Ne maltraite pas ton frère, ne lui brise pas le cœur,
Toutes tes prosternations ne valent pas une prière:
Meurs, Kaygusuz abdal, le cœur submergé d'amour,
Mourir sans amour c'est perdre de sa force24.
- Divane Mehmet Tchelebi, poète turc du XVIIe siècle:
Il lui dit: quel est le secret de la danse circulaire
De la voie des mevlevis, ô ami?
On lui répondit: pour ce secret, il te suffit de savoir
Que tu dois retourner d'où tu es venu25.

- Riza Tevfik, poète turc du XXe siècle:
Ne regarde pas le mirage lorsque
Tu erres dans les déserts,
Ne regarde pas les nuages en disant
" Allah, Allah ! "
Si tu désires Dieu ne regarde pas le Livre!
Si tu sais lire, le Coran est en toi...26

Hasan Ali Yücel

Dans le monde politique des années cinquante, le ministre de l'éducation Hasan Ali Yücel (né en 1897 et mort en 1961) fut, ce que Zarcone nomme un soufi kémaliste: " Hasan Ali Yücel (...) a tiré de son mevlevisme un islam à vocation nationale et même universelle qui se trouve en parfait accord avec l'idéologie kémaliste.27 " Yücel définit sa dévotion par le fait qu'il soit en " parfaite harmonie avec la laïcité ". La laïcité promue par Atatürk ne s'oppose pas nécessairement aux croyances individuelles, au contraire, tant que la pratique religieuse reste dans le domaine du privé sans se refléter dans une politique conservatrice ou traditionnelle ou dans les institutions publiques, la liberté de croyance et de religion reste un choix personnel. De plus, si une croyance est ancrée depuis des siècles dans l'art, la musique et les champs littéraires philosophiques et lyriques, il est possible de constater une contribution considérable à la culture nationale. Dans ce sens le soufisme, aujourd'hui prend part dans les valeurs contemporaines par sa plasticité et sa capacité de s'adapter aux apports temporels.

Établir une étude sur l'historicité d'une croyance (rite, mais aussi pratique culturelle), tel que le soufisme, peut conduire le chercheur à établir une série de questionnement relatif aux origines mêmes de ce que peut être une croyance. En fait, d'après le cheminement dans l'histoire du soufisme mevlevi, nous nous apercevons de la corrélation qu'il peut y avoir avec la culture. Serait-il vraiment adéquat de dire que les croyances dérivées des grandes religions monothéistes mènent nécessairement à un retour au traditionalisme? Si oui, alors le monde postmoderne serait-il sujet à ce retour puisqu'il est possible de retrouver désormais une émergence de nouvelles pensées, pratiques et croyances issues des religions monothéistes? Le cas de l'école mevlevie peut démontrer qu'il y a un désir de renoncement à la vie tangible, pour en fait tenter de valoriser l'individu dénudé de ses biens matériels. Il peut être parfois difficile de cerner le sens symbolique des objets culturels, puisque le monde contemporain et surtout, les sociétés multiculturelles, nous rendent, en quelque sorte, indifférents face aux différences, comme l'évoque Georg Simmel dans " Métropoles et Mentalité ". Nous sommes davantage portés à nous émanciper dans notre propre individualité, tant dans notre vie matérielle (ou professionnelle) que dans notre vie subjective (psychologique ou spirituelle), et il y a certes, des rapports à établir à ce sujet, avec le monde contemporain bâti sur l'économie et le marché du travail conduisant à une perte de sociabilité. Par sa plasticité, le soufisme s'adapte bien au monde contemporain, justement grâce à sa pratique individuelle, mais permet également de garder son sens collectif par les rassemblements des adeptes, soit pour les cérémonies ou pour réincarner la forme méditative par l'art et la musique. Donner une définition de ce qu'est la culture est une tâche ardue, mais ce travail ne peut que permettre d'élaborer un approfondissement sur l'une de ses multiples facettes.

Bibliographie
Hannah Arendt, « la crise de la culture. Sa portée sociale et politique », La crise de la culture: huit exercices de pensée politique, trad. P. Lévy, Paris, Gallimaird, 1972, 380 pages.
Georg Simmel, « Métropoles et mentalité »dans Yves GRAFMEYER et Isaac JOSEPH (dir.), L'École de Chicago: naissance de l'écologie urbaine, Paris, Aubier, 1984, 378 pages.
Rûmî, Le Livre du Dedans, traduit du persan par Eva de Vitray-Meyerovitch, Éditions Babel, imprimé en France, 2010, 303 pages
Thierry Zarcone, La Turquie moderne et l'Islam, Éditions Flammarion, France, 2004, p.347.
Thierry Zarcone, Le soufisme : voie mystique de l'Islam, Éditions Gallimard, France, 2009, 127 pages.

Liens Web :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Istanbul
http://www.pewforum.org/uploadedfiles/
Topics/Demographics/Muslimpopulation.pdf

8- Les touristes sont plus en plus intéressés aux cérémonies des derviches tourneurs
7- Avec la loi vestimentaire de 1925 le port du voile n'est pas défendu
6- «Les soufis pendant des siècles, ont résumé sous l'expression de terk-i dünya»(le renoncement au monde)
5- La robe blanche des derviches représentant le passage à l'au-delà
4- Le mot soufi provient de suf qui signifie la laine en arabe
3- Mevlânâ entend par "mort mystique"est la mort biologique
2- Le soufisme de Mevlânâ se distingue de la pensée d'Ibn Arabi
1- Les soufis mevlevis sont de l'école de Mevlânâ Celaleddin-i Rûmî

Janvier-Février 2014